Nous pensions avoir réglé le problème des champs électriques de nos ordinateurs avec la disparition des gros écrans à tube cathodique. Pourtant, une directive européenne récente, pensée pour l’écologie, est en train de ressusciter un problème sanitaire et ergonomique que nous avions résolu il y a trois décennies. Voici comment nous en sommes arrivés là, et pourquoi le MacBook illustre ce phénomène mieux que n’importe quel autre ordinateur.
La norme TCO’92, premier garde-fou électromagnétique de l’informatique
Au début des années 90, les bureaux du monde entier se remplissent de moniteurs informatiques massifs : les écrans à tube cathodique (CRT). Si l’informatique révolutionne le travail, elle apporte avec elle un mal invisible. Les employés se plaignent de fatigue chronique, de maux de tête et de stress visuel.
Le coupable n’est pas seulement la lumière de l’écran, mais la physique même de ces appareils. Pour projeter les électrons sur le verre, ces tubes nécessitent des tensions extrêmes, parfois plus de 20 000 volts. Résultat, assis à quelques dizaines de centimètres de leur écran, les travailleurs sont bombardés par des champs électriques et magnétiques de très basses fréquences d’une intensité colossale.
Face à l’inaction des constructeurs, c’est un syndicat suédois, la Tjänstemännens Centralorganisation (TCO), qui tape du poing sur la table en 1992. Il crée la norme TCO’92, le premier label mondial d’ergonomie informatique. Concrètement, cette norme ne se limite pas à un seul critère : elle évalue à la fois la compatibilité électromagnétique de l’appareil, sa consommation d’énergie et sa sécurité électrique et anti-incendie. Mais sa mesure la plus marquante, celle qui a changé la donne pour des millions d’utilisateurs, est le plafonnement strict des émissions de champs électriques basse fréquence : le seuil est fixé à 10 V/m (volts par mètre) à 30 centimètres de l’écran, pour la bande de 5 Hz à 2 kHz.
Pendant près de trois décennies, le macaron « TCO Certified » va dicter sa loi aux fabricants et protéger silencieusement des millions d’utilisateurs, sans que personne n’ait vraiment besoin de s’en préoccuper au quotidien.
L’illusion de l’écran plat et le héros discret : la prise de terre
Dans l’inconscient collectif, et même chez de nombreux techniciens, on a fini par croire que l’apparition des écrans plats (LCD, LED) avait définitivement réglé le problème des champs électriques. C’est une conclusion logique, mais totalement fausse.
Certes, les écrans plats n’utilisent plus de très hautes tensions pour fonctionner. Mais ils utilisent des alimentations à découpage qui génèrent une « tension de mode commun« , et de fait, beaucoup de champ électrique basse fréquence.
Si le problème des champs de basses fréquences a quasiment disparu de nos bureaux dans les années 2000, ce n’est donc pas grâce à l’écran plat. C’est grâce à un détail technique essentiel : la mise à la terre.
Historiquement, les ordinateurs fixes et la majorité des portables professionnels étaient alimentés par des circuits de type PELV (Protective Extra Low Voltage). En clair, leur bloc d’alimentation comportait une vraie prise de terre, les fameuses fiches à trois broches. Cette terre jouait le rôle d’un aspirateur à champ électrique. Tout le potentiel généré par l’alimentation s’évacuait vers la terre plutôt que de rayonner autour de l’appareil. Le châssis de l’ordinateur restait neutre, et l’utilisateur protégé, respectant sans effort les 10 V/m de la norme TCO.
Nous étions protégés par la terre, et nous l’avons oublié.
La directive européenne 2022/2380 : le grand retour en arrière
Aujourd’hui, l’Union européenne a décidé de s’attaquer au fléau des déchets électroniques. Avec la directive (UE) 2022/2380, elle impose un standard universel : le port USB-C. Depuis avril 2026, tous les ordinateurs portables doivent pouvoir être rechargés avec un chargeur USB-C commun.
Sur le papier, l’initiative écologique est brillante. Sur le plan électromagnétique, c’est un problème qui efface 30 ans d’ergonomie.
La raison est simple. Pour rendre ces chargeurs USB-C petits, légers, puissants et universels, l’industrie a massivement adopté l’architecture SELV (Safety Extra Low Voltage, dits de classe II). Ces petits chargeurs compacts se branchent sur le secteur avec une prise plate à deux broches. Il n’y a plus de prise de terre.
Sans cette évacuation vers la terre, le couplage capacitif à l’intérieur du chargeur transfère une tension alternative fantôme directement dans le câble USB-C, puis dans la carcasse de l’ordinateur portable.
Si vous prenez un appareil de mesure aujourd’hui, le constat est sans appel : un ordinateur portable branché avec un chargeur USB-C non relié à la terre rayonne un champ électrique de basses fréquences qui peut facilement atteindre 100, 200, voire 500 V/m. C’est 50 fois supérieur à la limite fixée par la norme TCO en 1992.
Et ce résultat n’a rien d’une opinion : il se lit directement sur un multimètre réglé en tension alternative, une pointe sur la coque, l’autre sur la terre de la prise murale.
Pourquoi le MacBook est-il devenu le cas d’école de ce phénomène ?
Si un ordinateur revient sans cesse dans les discussions sur les picotements ressentis en charge, c’est le MacBook. Ce n’est pas un hasard, ni un défaut propre à Apple : c’est parce qu’Apple a été le premier grand fabricant à généraliser une alimentation SELV, sans terre, sur ses ordinateurs portables.
Le petit adaptateur secteur blanc à deux broches accompagne les Mac depuis longtemps. Historiquement, Apple fournissait aussi un câble d’extension avec une véritable troisième broche de terre. Mais ce câble a disparu des boîtes en 2015, d’abord avec le MacBook 12 pouces, puis avec les MacBook Pro fin 2016. Depuis dix ans, la quasi-totalité des utilisateurs de Mac branchent donc leur ordinateur avec un « duck-head », ce petit adaptateur compact, pratique pour les usages nomades, mais dépourvu de toute connexion à la terre.
Apple a donc dix à quinze ans d’avance sur le reste de l’industrie dans l’adoption du SELV généralisé. Résultat : le MacBook offre aujourd’hui le plus grand volume de retours d’expérience, de discussions et de témoignages sur cette sensation de picotement au toucher du clavier ou du trackpad, tout simplement parce qu’il est, depuis le plus longtemps, représentatif du problème que la directive européenne va maintenant généraliser à tous les ordinateurs portables du marché.
Avec le MacBook Pro M5 sorti en octobre 2025, Apple va même plus loin : plus aucun chargeur n’est fourni dans la boîte pour le marché européen, seul le câble USB-C est inclus, anticipant frontalement l’obligation réglementaire d’avril 2026.
L’utilisateur devient la prise de terre
En l’absence de fil de terre, le champ électrique de l’ordinateur va chercher à se décharger quelque part. Ce quelque part, c’est vous.
Lorsque vous posez vos mains sur le clavier métallique d’un MacBook ou d’un PC portable branché en USB-C, c’est votre corps qui absorbe ce potentiel électrique flottant. Beaucoup d’utilisateurs le ressentent d’ailleurs physiquement : une sensation de picotement, de vibration ou d’électricité statique en effleurant la coque en aluminium de leur machine.
En voulant harmoniser les chargeurs pour réduire les déchets électroniques, la directive européenne a laissé de côté la question du champ électrique basse fréquence. Nous avons troqué une protection de classe PELV contre la commodité du SELV.
34 ans après la création de la norme TCO’92, nous voici revenus à la case départ. Pour retrouver un environnement de travail équivalent à celui d’avant, il n’existe aujourd’hui que des solutions de contournement : ajouter une liaison à la terre sur son chargeur existant, ou traquer les très rares chargeurs USB-C du marché équipés d’une véritable fiche de terre à trois broches.
Participez à notre enquête « Picotements MacBook »
Vous ressentez ces picotements sur votre MacBook en charge ? Vous n’êtes visiblement pas seul : les forums Apple, MacGeneration et Reddit regorgent de témoignages identiques depuis des années. Nous menons actuellement une enquête pour documenter précisément ce phénomène : quels modèles sont concernés, dans quelles conditions la sensation apparaît, et quelle est son intensité selon les configurations de charge.
Votre témoignage nous aide à mieux cartographier le phénomène et à affiner les solutions de mise à la terre déjà testées et mesurées. Si vous constatez ces sensations sur votre Mac, ou même si vous n’en ressentez jamais, votre retour compte pour construire un état des lieux fiable, basé sur du concret plutôt que sur des impressions isolées.
Participez à l’enquête « Picotements MacBook » et partagez votre expérience : quelques minutes suffisent, et chaque réponse contribue à une image plus précise de l’ampleur réelle du phénomène.